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Les types d'amour : ce que les Grecs avaient déjà démêlé

communrepères2 393 mots12 min de lectureVérifié le 6 août 2026

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3.1 L'analogie du mot « neige »

On raconte souvent que certaines langues du Grand Nord disposent de dizaines de mots pour la neige. L'histoire est exagérée, mais l'idée qu'elle porte est juste : quand une chose compte vraiment, on cesse de la désigner par un seul mot, parce qu'un mot unique force à confondre des réalités qui n'ont ni la même cause ni les mêmes conséquences.

Le français n'a qu'un mot pour l'amour. Un seul, pour ce qu'on éprouve envers un enfant, un ami de vingt ans, un amant de trois semaines, un pays, un métier, soi-même. Cette pauvreté n'est pas anodine : elle produit des questions insolubles. « Est-ce que je l'aime encore ? » n'a pas de réponse, parce qu'elle ne précise pas de quel amour on parle.

Le grec ancien, lui, disposait de plusieurs mots. Ce chapitre les reprend — non par curiosité érudite, mais parce que ce vocabulaire est l'outil de diagnostic le plus simple qui existe pour savoir ce qu'on vit réellement. Une analyse lexicale comparative a recensé, à travers plusieurs langues, un nombre bien plus grand de mots liés à l'amour que ce que le français distingue habituellement (Lomas, Journal for the Theory of Social Behaviour, 2018 ; vérification du 7 août 2026).

3.2 Les six mots grecs, et ce qu'ils désignent

Une précaution d'abord, souvent absente des vulgarisations. Ces mots n'étaient pas un système figé : leurs usages variaient selon les auteurs et les époques, et la liste canonique « des sept amours grecs » qui circule aujourd'hui est une reconstruction moderne, pas un manuel antique. Elle reste utile comme grille — c'est à ce titre qu'elle est présentée ici, pas comme une vérité philologique.

Éros — le désir. L'amour qui prend, qui manque, qui veut posséder. Chez Platon, dans Le Banquet, Éros est né de Poros (la ressource) et de Pénia (le manque) : il est donc par nature un intermédiaire, jamais rassasié, toujours tendu vers ce qu'il n'a pas. C'est capital pour comprendre pourquoi la passion faiblit quand elle obtient ce qu'elle cherchait. Éros ne survit pas à la satisfaction complète : c'est sa définition même.

Philia — l'amitié profonde. Aristote y consacre deux livres entiers de l'Éthique à Nicomaque, et c'est probablement l'analyse la plus fine jamais écrite sur le sujet. Il distingue trois amitiés : celle de l'utilité (on s'associe parce que c'est avantageux), celle du plaisir (on s'apprécie parce qu'on passe un bon moment), et celle de la vertu (on aime l'autre pour ce qu'il est). Les deux premières se dissolvent dès que l'avantage ou l'agrément cesse. Seule la troisième dure, et Aristote note qu'elle demande du temps et de l'habitude — on ne devient pas ami de vertu en un été.

Storgê — l'affection familiale. Le lien tranquille, non choisi, à ce qui est familier : parents, enfants, fratrie, parfois un lieu ou un animal. C'est le plus discret des amours, et celui dont on ne mesure la force qu'à sa disparition.

Agapè — l'amour qui donne. Amour désintéressé, tourné vers le bien de l'autre sans attente de retour. Repris par le christianisme (traduit en latin par caritas), il désigne le fait d'aimer indépendamment du mérite ou de la réciprocité.

Ludus — le jeu. Terme latin plutôt que grec, mais qui a sa place ici : l'amour léger, la séduction, le flirt, ce qui se vit sans projet. Il n'est ni inférieur ni immature en soi ; il devient un problème uniquement quand l'un des deux joue et que l'autre construit.

Philautia — l'amour de soi. Aristote la sépare nettement en deux. Le mauvais amour de soi cherche pour soi les honneurs, l'argent, les plaisirs, aux dépens des autres. Le bon consiste à vouloir pour soi ce qui est réellement bon, et c'est la condition des autres amours : on ne peut pas offrir à autrui un rapport qu'on ne s'accorde pas à soi-même.

À ces six, on ajoute souvent mania, l'amour obsessionnel et possessif, et pragma, l'amour mûr et pragmatique de ceux qui durent. Ces deux-là viennent en réalité d'une autre grille, présentée plus bas. La distinction entre éros, philia et agapè est développée respectivement dans Le Banquet) de Platon et l'Éthique à Nicomaque d'Aristote, livres VIII et IX (vérification du 7 août 2026).

3.3 Pourquoi cette grille est un outil, pas une culture générale

Voici l'usage concret, et c'est tout l'intérêt du chapitre.

Une relation ne contient jamais un seul de ces amours. Elle en contient plusieurs, dans des proportions qui bougent avec le temps. Ce qu'on appelle « la fin de l'amour » est presque toujours la fin d'un de ces amours, pas de tous.

Reprenez les inquiétudes les plus courantes, et regardez comme elles changent de nature une fois traduites.

  • « Je l'aime mais je ne le désire plus » → philia et storgê intactes, éros en retrait. Problème de désir, traité au chapitre 8. Ce n'est pas une question sur les sentiments.
  • « Je le désire mais je ne me vois pas vieillir avec » → éros présent, philia absente. C'est une information sérieuse sur la suite, parce que c'est philia qui tient dans la durée.
  • « On est devenus des colocataires » → storgê seule. Confortable, souvent stable, et insuffisant pour la plupart des gens. Ce qui manque est identifiable, donc traitable.
  • « Je ne pense qu'à lui et j'en souffre » → mania plutôt qu'amour, souvent nourrie par l'incertitude plutôt que par la personne. Voir le chapitre 1 sur la dopamine.
  • « Je donne tout et je ne reçois rien » → agapè sans réciprocité. Elle est admirable dans certains contextes — un parent, un proche malade — et elle est intenable comme base d'un couple.

La question utile n'est donc pas « est-ce que je l'aime ? » mais « lequel de ces liens est présent, lequel manque, et lequel me manque ? » La première question est un verdict, la seconde est un diagnostic. L'utilité pratique d'un vocabulaire élargi pour les états affectifs est cohérente avec les travaux sur la diversité lexicale de l'amour selon les cultures (Lomas, Journal for the Theory of Social Behaviour, 2018 ; vérification du 7 août 2026).

3.4 Ce que la philosophie a ajouté après les Grecs

Trois apports qui déplacent réellement quelque chose, sans faire l'histoire complète de la question.

Platon et l'échelle du beau. Dans Le Banquet, Diotime décrit une progression : on est d'abord attiré par un beau corps, puis par la beauté des corps en général, puis par celle des âmes, des institutions, des savoirs, et enfin par le beau en soi. Cette échelle a longtemps servi à dévaloriser l'amour charnel comme un degré inférieur — lecture contestable. Ce qu'elle apporte de solide est plus modeste et plus utile : l'amour est un mouvement, il ne reste pas où il a commencé. Une relation qui en resterait exactement au point de départ n'aurait pas duré, elle se serait figée.

Spinoza et la joie. Dans l'Éthique, l'amour est défini comme « une joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure ». Définition sèche et redoutablement opérante : elle rend l'amour vérifiable. Est-ce que la présence de cette personne augmente ma puissance d'agir, ou la diminue ? Un lien qui produit durablement de la tristesse — au sens de Spinoza, une diminution — n'est pas un amour difficile, c'est autre chose qui porte le nom d'amour. C'est probablement le critère philosophique le plus directement utilisable de tout ce chapitre.

Fromm et l'amour comme art. Dans L'art d'aimer (1956), Erich Fromm attaque une croyance centrale de notre époque : on croit que le problème de l'amour est d'être aimé, ou de trouver le bon objet, alors qu'il est d'abord une capacité à développer. Personne ne s'attend à savoir jouer du piano sans apprendre ; tout le monde s'attend à savoir aimer sans rien apprendre. Fromm identifie quatre composantes de l'amour mûr : le souci de l'autre, la responsabilité, le respect, et la connaissance. Aucune n'est un sentiment ; toutes sont des pratiques.

Ce déplacement — de « trouver la bonne personne » à « développer une capacité » — est cohérent avec ce que la recherche montre sur les théories implicites de la relation : croire qu'une relation se construit prédit une meilleure traversée des difficultés que croire à l'âme sœur prédestinée (voir chapitre 6.4). Ces trois apports viennent respectivement de Platon (Le Banquet), Spinoza (Éthique, livre III) et Erich Fromm (The Art of Loving, Harper & Row, 1956 ; vérification du 7 août 2026).

3.5 La grille de Lee : six styles amoureux, testés empiriquement

À la différence des mots grecs, celle-ci vient d'une enquête. Le sociologue John Alan Lee a proposé en 1973 six « couleurs de l'amour », reprises et mesurées ensuite par Clyde et Susan Hendrick au moyen d'une échelle validée (Love Attitudes Scale, 1986). C'est donc un modèle qui a été confronté à des données, ce qui n'est pas le cas de la grille grecque.

Les trois styles primaires : éros (amour passionné, intense, avec une forte importance de l'attirance physique), ludus (amour-jeu, plusieurs partenaires possibles, engagement évité), storgê (amour-amitié, qui se développe lentement à partir d'une affinité).

Les trois styles composites : mania (éros + ludus : possessif, jaloux, en montagnes russes), pragma (ludus + storgê : recherche méthodique d'un partenaire compatible, sur critères), agapè (éros + storgê : don de soi, altruiste).

Ce que les données montrent, avec prudence sur l'ampleur des effets : les styles éros et agapè sont associés à une plus grande satisfaction relationnelle, tandis que ludus l'est négativement — ce qui est logique, ludus consistant précisément à ne pas s'engager. Mania est associée à davantage de détresse.

L'usage juste de cette grille est le même que pour les mots grecs : repérer un écart de style entre deux personnes. Un pragma qui rencontre un éros ne vivra pas la même relation, et les deux risquent de mal interpréter l'autre — l'un trouvera l'autre froid et calculateur, l'autre le trouvera instable et irréaliste. Ce n'est pas un défaut d'amour, c'est une différence de style.

👁️ Vu de l'autre côté. Ce malentendu entre pragma et éros se vit rarement comme un simple désaccord théorique. J'avais l'impression qu'il calculait tout, la compatibilité, les critères, comme s'il choisissait une voiture plutôt que de tomber amoureux, dira volontiers un profil éros face à un partenaire pragma. En miroir, le partenaire pragma vit l'intensité de l'autre comme une instabilité inquiétante : elle changeait d'humeur toutes les semaines, je ne savais jamais sur quel pied danser, et j'appelais ça de la passion parce que c'est ce qu'on m'avait appris à admirer. Aucun des deux styles n'est objectivement supérieur ; c'est l'absence de vocabulaire pour nommer l'écart qui transforme une différence en jugement de valeur. Ces six styles ont été mesurés au moyen d'une échelle validée empiriquement (Hendrick & Hendrick, Journal of Personality and Social Psychology, 1986 ; vérification du 7 août 2026).

💑 Dans le couple

Cette grille sert surtout à sortir d'un procès. Quand l'un reproche à l'autre de « ne pas aimer comme il faut », il compare en général à son propre style, transformé sans le savoir en norme.

La conversation qui déplace vraiment quelque chose, à froid, tient en deux temps. D'abord chacun décrit ce que l'amour veut dire pour lui, concrètement, avec des exemples plutôt qu'avec des adjectifs. Ensuite, la question qui compte : « qu'est-ce qui, entre nous, est de l'ordre de l'amitié profonde, et qu'est-ce qui est de l'ordre du désir ? » Beaucoup de couples découvrent à ce moment-là qu'ils ont un excellent philia et un éros en sommeil — ce qui est un problème identifié, donc traitable, et non un naufrage.

Bons réflexes

  • Remplacez la question « est-ce que je l'aime encore » par « lequel de ces liens est présent, lequel manque ». La première est un verdict sans réponse, la seconde ouvre un travail.
  • Utilisez le critère de Spinoza comme mesure : est-ce que ma puissance d'agir augmente ou diminue avec cette personne, sur plusieurs mois et pas sur une soirée ?
  • Vérifiez la réciprocité du style avant d'accuser l'autre de mal aimer. Un désaccord de style se négocie ; un défaut d'amour ne s'argumente pas.
  • Prenez Fromm au sérieux : si aimer est une capacité, elle s'exerce. Les gestes du chapitre 7 — répondre aux sollicitations, réagir aux bonnes nouvelles — sont exactement cet exercice.
  • Méfiez-vous de mania déguisée en grand amour. L'intensité obsessionnelle est souvent produite par l'incertitude, pas par la personne. Le repère est simple : soulagement quand elle revient, ou joie ?

3.6 Ce que ce chapitre ne prétend pas

⚖️ Nuance. Il ne dit pas qu'il existerait un classement des amours, du plus bas au plus noble. Cette hiérarchie est une lecture tardive, souvent utilisée pour dévaloriser le désir, et elle ne résiste pas à l'examen : une relation sans éros ne tient pas mieux qu'une relation sans philia.

Il ne dit pas non plus que ces catégories seraient des faits de nature. Ce sont des outils de langage. Leur seule vertu est de rendre discutable ce qui, faute de mots, restait un bloc indistinct sur lequel on ne pouvait que trancher par oui ou par non. Cette réserve méthodologique rejoint la mise en garde des chercheurs en lexicologie comparée contre une hiérarchisation implicite des formes d'amour selon les cultures (Lomas, Journal for the Theory of Social Behaviour, 2018 ; vérification du 7 août 2026).

Sources vérifiables

Sources du guide L'amour · Voir cette page sur GitHub

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