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Une histoire longue du sommeil : avant/après l'électricité, sommeil biphasique

communrepères1 292 mots6 min de lectureVérifié le 25 septembre 2026

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Un contrat de travail signé un jour donné peut être renégocié des années plus tard sans que la personne qui le signe s'en rende toujours compte : les clauses changent, l'ancienne version tombe dans l'oubli, et la nouvelle version finit par passer pour la seule qui ait jamais existé. La norme actuelle d'une nuit unique et ininterrompue de sept à neuf heures a été renégociée de cette façon, sur quelques générations à peine, et le contrat d'origine a presque entièrement disparu de la mémoire collective. Ce chapitre retrace cette renégociation, clause par clause, et ce qu'elle dit de ce qui est vraiment « naturel ».

⚖️ Nuance : le sommeil biphasique n'est pas la sieste

Le terme « sommeil biphasique » prête souvent à confusion avec la sieste méridienne encore pratiquée dans certaines cultures aujourd'hui. Ce dont il est question dans ce chapitre est différent : non pas une nuit complète suivie d'une sieste diurne, mais une seule nuit divisée en deux blocs de sommeil séparés par une période de veille nocturne, un ancien contrat de sommeil disparu presque entièrement de la mémoire collective avant que l'histoire n'en retrouve la trace.

9.1 Le sommeil segmenté : la clause d'origine du contrat

L'historien Roger Ekirch a documenté, sur des centaines de sources, une organisation du sommeil radicalement différente de celle d'aujourd'hui. Des données montrent que les schémas de sommeil segmenté constituaient une pratique courante à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance ; le sommeil consistait alors couramment en deux intervalles majeurs, un « premier sommeil » et un « second sommeil », séparés après minuit par une heure ou plus de veille. Cette période de veille nocturne n'était pas un moment perdu ou anxieux : les gens se levaient pour accomplir des tâches, s'occuper d'enfants malades, ou parfois maraudre le verger d'un voisin ; d'autres, restés couchés, récitaient des prières ou méditaient sur leurs rêves.

L'ampleur documentaire de cette découverte historique est considérable : Ekirch a rassemblé plus de 500 références à un schéma de sommeil segmenté dans des documents allant de l'Antiquité au monde moderne ; le mode de sommeil dominant, pendant des siècles, était biphasique — jusqu'à l'Énéide de Virgile, composée au premier siècle avant notre ère, qui évoque déjà « l'heure qui termine le premier sommeil ».

9.2 Comment l'électricité a renégocié le contrat en un seul bloc

Le basculement vers un sommeil consolidé et continu n'a rien de biologiquement spontané : il coïncide précisément avec deux transformations sociales datables. Le sommeil est devenu consolidé et compressé, conséquence à la fois de la diffusion croissante de l'éclairage artificiel (d'abord au gaz, puis électrique), qui a reconfiguré l'horloge circadienne du corps humain, et d'un accent accru mis sur l'efficacité et la productivité, né de la révolution industrielle ; dans les années 1920, toute référence à un schéma de sommeil biphasique ou segmenté avait entièrement disparu.

Cette disparition rapide et quasi totale a conduit Ekirch à formuler une hypothèse forte sur ce qui constitue, en réalité, le schéma « naturel » : Ekirch a émis l'hypothèse que le sommeil segmenté représentait notre héritage évolutif naturel, et qu'il avait été perturbé, en Occident, par les exigences de l'industrialisation et par l'électricité, qui a rendu l'éclairage artificiel omniprésent.

9.3 L'horloge d'usine : le nouveau contrat signé par un tiers

Le nouveau contrat de sommeil n'a pas été négocié par les dormeurs eux-mêmes : il a été imposé de l'extérieur, par un tiers dont l'intérêt était la productivité, pas le repos.

La rupture ne s'est pas jouée qu'à travers l'éclairage : la discipline temporelle imposée par l'usine a rendu le sommeil dépendant d'une horloge externe plutôt que d'un ressenti corporel. Les propriétaires d'usines ont enseigné aux travailleurs « l'importance du temps » pendant la révolution industrielle ; les usines faisaient retentir des sifflets puissants pour réveiller les travailleurs vivant à proximité et marquer le début et la fin des postes ; dans la Grande-Bretagne de l'ère industrielle, des hommes appelés « knocker-ups » étaient employés pour frapper aux fenêtres des gens afin de les réveiller à temps pour le travail. Un changement de logique complet s'est ainsi installé : dans une société orientée vers le temps, les gens mangeaient et dormaient non pas parce qu'ils avaient faim ou étaient fatigués, mais parce que l'horloge dictait que c'était l'heure du repas ou du coucher.

L'objet technique qui a matérialisé cette bascule est daté avec précision. Lorsque Levi Hutchins, du New Hampshire, a fabriqué le premier réveil mécanique en 1787, spécifiquement pour le sortir du lit à temps pour le travail, cela a marqué une nouvelle façon de concevoir la relation entre sommeil et travail ; en 1876, Seth E. Thomas a produit en masse une version américaine populaire, adoptée par une société sommée d'ajuster ses rythmes biologiques à l'horloge industrielle — le réveil-matin n'a donc rien d'un objet neutre : il est la signature physique du nouveau contrat, né comme un outil de discipline productive, pas de santé.

9.4 La preuve en laboratoire : ce qui se passe quand on annule temporairement le contrat

Une hypothèse historique a été testée expérimentalement, avec un résultat frappant. Dans les années 1990, le psychiatre Thomas Wehr a mené une expérience en laboratoire où il a exposé un groupe de personnes à une photopériode courte, c'est-à-dire les a laissées dans l'obscurité 14 heures par jour au lieu des 8 heures habituelles, pendant un mois. Dès la quatrième semaine, un schéma de sommeil distinct en deux phases est apparu : les participants dormaient d'abord 4 heures, puis restaient éveillés 1 à 3 heures avant de retomber dans un second sommeil de 4 heures ; l'endormissement était lié à un pic de mélatonine, hormone dont la sécrétion par la glande pinéale est déclenchée par l'obscurité.

La première nuit de l'expérience a également révélé, de façon indirecte, l'ampleur de la dette de sommeil accumulée dans la vie moderne : la première nuit, les participants ont dormi en moyenne 11 heures, ce qui a été interprété comme le remboursement d'une dette de sommeil chronique. Wehr a conclu que le sommeil biphasique constitue le schéma de sommeil le plus naturel, et qu'il est en réalité bénéfique plutôt qu'une forme d'insomnie.

Le contrat renégocié par l'électricité et l'usine a toutefois une limite que l'expérience de Wehr ne doit pas faire oublier : un contrat, une fois signé par toute une société sur plusieurs générations, ne se résilie pas d'un claquement de doigts. Redécouvrir que le sommeil segmenté a existé n'implique pas qu'il faille le reproduire à la lettre aujourd'hui, dans une vie organisée autour d'horaires professionnels fixes : c'est un repère historique qui relativise l'angoisse d'un réveil nocturne, pas un mode d'emploi à réinstaurer.

Bons réflexes.

  • Ne paniquez pas face à un réveil nocturne d'une heure suivi d'un rendormissement : l'histoire longue du sommeil suggère que ce schéma a été la norme pendant des siècles, et non une anomalie moderne.
  • Gardez à l'esprit que la norme actuelle du sommeil « en un seul bloc » est une construction sociale récente, liée à l'éclairage artificiel et à la productivité industrielle, pas une donnée biologique immuable, sans pour autant nier la réalité clinique de l'insomnie chronique traitée au chapitre 3.

Sources vérifiables

Sources du guide Le sommeil · Voir cette page sur GitHub

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