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Le vécu des soignants

communpsychologie1 006 mots5 min de lectureVérifié le 22 septembre 2026

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Une digue protège une ville entière en absorbant elle-même, année après année, la pression de l'eau qu'elle retient : personne ne voit l'érosion qui s'accumule de son côté, tant qu'elle continue de tenir. Ce guide a jusqu'ici gardé le point de vue du patient et de son entourage. Ce chapitre inverse la perspective : ce que vivent, émotionnellement, les professionnels qui accompagnent au quotidien la maladie grave, la douleur chronique et le handicap, cette digue qui tient sans que personne ne pense à regarder son état.

30.1 Un fardeau émotionnel mesuré, largement sous-reconnu

Annoncer une mauvaise nouvelle ou accompagner un patient en fin de vie a un coût émotionnel documenté pour le professionnel de santé lui-même, pas seulement pour le patient qui la reçoit. L'acte d'annoncer une mauvaise nouvelle affecte plus que le seul patient ; le fait de répéter cet acte conduit à l'épuisement professionnel et à la fatigue de compassion, y compris chez des soignants expérimentés ; prendre soin de patients mourants et de leurs familles en détresse peut être traumatisant, ces interactions récurrentes, brèves mais chargées émotionnellement prédisposant les médecins à la détresse morale, à la fatigue de compassion et à l'épuisement professionnel.

L'ampleur de ce phénomène, une fois mesurée, dépasse largement ce que son faible traitement médiatique laisserait supposer. Selon le rapport Medscape 2023 sur l'épuisement professionnel et la dépression des médecins américains, 53 % des médecins rapportaient un épuisement professionnel, et 23 % une dépression ; dans une étude transversale, 36,8 % rapportaient de l'anxiété et 41,9 % une dépression. Le mécanisme précis de cet épuisement a été isolé par la recherche. Le manque de compassion et d'empathie peut amener les médecins à se sentir plus distants et insensibles envers leurs patients, menant à la fatigue de compassion, une combinaison d'épuisement professionnel et de stress traumatique secondaire ; la compassion d'un médecin pour le soin de ses patients est une ressource finie qui peut s'épuiser avec le temps.

30.2 Le « deuil interdit » du soignant, et le concept de seconde victime

Au-delà de l'épuisement général, une forme spécifique de deuil touche les soignants confrontés à la mort ou à une complication grave d'un patient, un deuil que la société ne reconnaît généralement pas comme légitime. Ken Doka a nommé ce phénomène « deuil interdit » (disenfranchised grief), le définissant comme le deuil que vivent des personnes lorsqu'elles subissent une perte qui ne peut pas être ouvertement reconnue, socialement validée, ou publiquement pleurée ; exprimer et traiter ce deuil n'est pas seulement humain, c'est nécessaire pour tourner la page émotionnellement et maintenir une compassion saine.

Un concept complémentaire, plus récent, décrit le traumatisme spécifique vécu par le soignant impliqué dans un incident ou une issue défavorable. Une « seconde victime » est un professionnel de santé traumatisé par un événement inattendu chez un patient, une erreur thérapeutique ou un préjudice lié aux soins qui n'avait pas été anticipé ; des études menées en Allemagne et en Autriche ont montré une prévalence du phénomène de seconde victime dépassant 53 % chez les médecins, infirmiers, urgentistes et pédiatres. Certains profils de soignants restent particulièrement exposés à ce risque. Les internes et jeunes chirurgiens, les personnes aux traits perfectionnistes ou déjà en épuisement professionnel, et les soignants exerçant dans des cultures institutionnelles punitives ou peu soutenantes, apparaissent particulièrement vulnérables.

Face à ce constat, des leviers concrets de protection ont été identifiés par la recherche. Intégrer l'éducation, un débriefing structuré, des processus de soutien par les pairs et une culture institutionnelle soutenante est essentiel pour maintenir des soins humains et de qualité tout au long d'une carrière.

👁️ Vu de l'autre côté. Ce chapitre a retourné la perspective vers le soignant, mais elle continue de se retourner : ce qui érode la digue finit par se voir de l'autre côté, du côté du patient. Un soignant en fatigue de compassion devient plus distant et moins empathique avec les personnes mêmes qu'il accompagne, ce que ce chapitre a déjà établi en 30.1. Le patient qui sent son médecin pressé, moins présent, moins chaleureux qu'avant, ne se trompe souvent pas : il perçoit l'érosion d'une digue qui, avant de céder pour de bon, laisse d'abord filtrer un peu d'eau.

La digue de ce chapitre a une limite qu'il faut nommer : contrairement à une vraie digue, elle ne se répare jamais seule une fois la crue passée. Elle a besoin d'un entretien actif et continu, débriefing et soutien par les pairs, ce que la dernière étude citée ici établit sans ambiguïté.

Bons réflexes, en synthèse de ce chapitre.

  • Pour un patient ou un proche, gardez en tête que le soignant qui accompagne une maladie grave porte lui aussi une charge émotionnelle réelle, documentée à plus de 50 % de prévalence sur certains indicateurs : cela n'excuse jamais un manque de professionnalisme, mais nuance une perception parfois trop unilatérale de la relation de soin.
  • Pour les soignants eux-mêmes, ne minimisez jamais le deuil ressenti après la mort ou une complication grave d'un patient comme illégitime ou hors de propos professionnellement : le concept de deuil interdit rappelle que cette souffrance, bien que socialement peu reconnue, mérite d'être exprimée et traitée activement.
  • Reliez la solidité des structures de soin (débriefing, soutien par les pairs) à la qualité perçue par les patients eux-mêmes : ce n'est pas un luxe institutionnel, mais un levier documenté contre l'épuisement et le syndrome de seconde victime, avec un effet direct, en creux, sur l'accompagnement reçu.

Sources vérifiables

Sources du guide Maladie grave et handicap · Voir cette page sur GitHub

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