Le sommeil ailleurs : cultures, siestes, cosleeping
communsociété1 337 mots7 min de lectureVérifié le 25 septembre 2026
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Une carte routière montre en général plusieurs itinéraires possibles vers la même destination, aucun n'étant intrinsèquement le « bon » chemin : le plus court n'est pas toujours le plus emprunté, et l'itinéraire qui semble évident depuis un point de départ peut sembler absurde depuis un autre. Ce que le chapitre 9 a montré dans le temps, ce chapitre le montre dans l'espace : la façon de dormir, seule ou accompagnée, en un bloc ou en deux temps, varie considérablement d'une culture à l'autre aujourd'hui même, et ce qui passe pour la route évidente dans une culture donnée (dormir seul dans son propre lit, ne jamais faire de sieste) n'est qu'un itinéraire parmi d'autres sur cette carte, loin d'être la norme mondiale.
10.1 La sieste : un itinéraire biologique, pas seulement méditerranéen
La sieste est une période de sommeil diurne, courte, distincte du sommeil nocturne principal. Son origine géographique la plus documentée est méditerranéenne. Elle trouve son origine dans la région méditerranéenne, en particulier en Espagne ; le mot vient du latin « hora sexta », la sixième heure comptée depuis l'aube. Elle était historiquement prise par les travailleurs agricoles pendant les heures les plus chaudes de la journée, à la fois comme répit face à la chaleur et comme rupture de routine, un itinéraire dicté autant par le climat que par la culture.
Sa persistance en Espagne reste réelle sans être universelle, y compris sur son propre territoire d'origine. De nombreuses entreprises espagnoles ferment encore entre 14h et 17h, permettant aux salariés de déjeuner tranquillement et de se reposer ensuite. Pour mesurer à quel point cette pratique reste minoritaire même dans son berceau historique, un sondage a interrogé directement les Espagnols sur leur pratique réelle. Selon un sondage de 2009, 16,2 % des Espagnols interrogés déclaraient faire une sieste quotidienne, 22 % seulement parfois, 3,2 % uniquement le week-end, et 58,6 % jamais — soit moins d'un Espagnol sur six qui fait réellement la sieste chaque jour, très loin du cliché répandu à l'étranger.
D'autres cultures ont tracé des itinéraires très différents pour légitimer la même pause biologique. Le Japon connaît l'« inemuri », littéralement « dormir en étant présent », une façon culturellement acceptée de faire de brèves siestes en public ou au travail ; ce comportement traduit un rapport différent au repos, où la sieste peut même être perçue comme un signe de dévouement, comme si la personne avait tant travaillé qu'elle a besoin de récupérer — la même carte, avec un itinéraire allemand ou français qui verrait dans cette même sieste publique un signe de paresse plutôt que de dévouement. En Chine, un troisième itinéraire s'appuie directement sur l'institution scolaire. De nombreuses écoles imposent une sieste de 20 à 30 minutes après le déjeuner, une pratique dont les études montrent qu'elle améliore les performances scolaires et les niveaux d'attention.
10.2 Le cosleeping : la route la plus fréquentée du monde, pas l'exception occidentale
Le cosleeping désigne le fait, pour un enfant, de dormir à proximité immédiate ou au contact d'un ou plusieurs adultes de sa famille, plutôt que seul dans une pièce séparée. Le sommeil solitaire de l'enfant, présenté comme allant de soi dans une grande partie de l'Occident, constitue en réalité une pratique minoritaire à l'échelle mondiale. Pour le mesurer, un anthropologue a comparé les pratiques de sommeil dans près de deux cents sociétés non industrialisées. Dans une étude portant sur 186 cultures non industrialisées, l'anthropologue John Whiting a constaté que 67 % des enfants dormaient en compagnie d'autres personnes — soit deux enfants sur trois dans le monde non industrialisé, l'itinéraire du lit individuel apparaissant, à cette échelle, comme la route la moins fréquentée plutôt que la plus naturelle. La plupart des cultures actuelles du monde pratiquent des formes de cosleeping, et il existe très peu de cultures où il serait jugé acceptable ou souhaitable qu'un bébé dorme seul.
L'écart mesuré entre grandes régions culturelles confirme cette hiérarchie à une échelle plus large encore. Dans une étude portant sur 17 cultures à travers le monde et près de 30 000 nourrissons, seulement 4 % des bébés des cultures asiatiques dormaient seuls dans leur propre lit, contre 57 % des bébés d'origine caucasienne — un écart de plus de dix fois entre les deux régions, sur une pratique que l'Occident présente pourtant comme allant de soi.
Certaines traditions donnent à cet itinéraire une image particulièrement parlante. Au Japon, les parents (ou les grands-parents) dorment souvent à proximité de leurs enfants jusqu'à l'adolescence, décrivant cet arrangement comme une rivière : la mère est une rive, le père l'autre, et l'enfant qui dort entre eux est l'eau. Dans les cultures mayas d'Amérique latine, la route inverse est jugée dangereuse plutôt que simplement différente. Les parents considèrent qu'il serait maltraitant et cruel de faire dormir un bébé dans une autre pièce ; les nourrissons et jeunes enfants s'endorment généralement dans les bras d'un adulte et sont portés au lit une fois que le reste de la famille est prêt à dormir. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs éclairent, elles, ce que pourrait avoir été l'itinéraire emprunté par nos ancêtres. Chez les !Kung du Botswana, les Aché du Paraguay ou les Agta des Philippines, les bébés dorment près de leur mère la nuit et font la sieste sur les genoux d'un grand-parent, dans les bras d'un père, ou dans un tissu noué au dos de leur mère durant la journée.
Ce contraste dessine, en creux, une singularité occidentale plutôt qu'une norme universelle. Les sociétés occidentales industrialisées se distinguent de la quasi-totalité des cultures du monde en matière de lit familial ; les schémas de sommeil sont si liés à l'importance de la parenté dans la plupart des cultures que l'idée d'un berceau ou d'une séparation physique des enfants pour dormir y serait jugée impensable, voire négligente.
⚖️ Nuance : le cosleeping culturel encadré n'est pas le partage de lit à risque
Deux itinéraires distincts portent ici le même nom en français, et les confondre coûte cher en clarté. Le cosleeping documenté dans ce chapitre est une pratique culturelle organisée, avec ses propres règles de sécurité transmises de génération en génération. Le partage de lit non préparé, évoqué au chapitre 4 comme facteur de risque de mort subite du nourrisson, concerne des conditions précises : tabagisme parental, alcool, literie molle, absence de vigilance adaptée. Le risque documenté au chapitre 4 vise ces conditions précises, pas le principe même du sommeil partagé pratiqué ailleurs dans le monde depuis des millénaires.
La carte de ce chapitre a une limite qu'il faut nommer avant de la refermer : une carte routière est neutre entre ses itinéraires, mais aucune culture ne l'est vraiment envers la sienne. Chacune tend à présenter son propre chemin comme la route par défaut, la seule vraiment sûre ou raisonnable, alors que l'ampleur des chiffres réunis ici montre plutôt une pluralité de chemins, tous praticables, vers la même destination : un enfant reposé et en sécurité.
Bons réflexes, en synthèse de ce chapitre.
- Ne présentez pas une pratique de sommeil occidentale contemporaine (lit individuel, sieste jugée paresseuse) comme la norme biologique de l'espèce humaine : à l'échelle mondiale et historique, c'est plutôt l'exception.
- Face à une famille qui partage le sommeil ou fait la sieste au travail, ne lisez pas ces choix comme un manque de discipline ou d'autonomie : ce sont des itinéraires majoritaires ailleurs dans le monde, avec leur propre logique culturelle cohérente.
- Distinguez toujours le cosleeping culturel encadré du partage de lit non préparé : le second, pas le premier, est le facteur de risque documenté au chapitre 4.
Sources vérifiables
- CulturallyOurs, Understanding Spanish Siesta Culture ; vérification du 25 septembre 2026.
- Bearaby, 5 Napping Cultures From Across The Globe ; vérification du 25 septembre 2026.
- Nasatir-Hilty, Cosleeping: A Universal Human Phenomenon, Cal Poly Digital Commons ; vérification du 25 septembre 2026.
- James McKenna, Cosleeping Around The World, The Natural Child Project ; vérification du 25 septembre 2026.