Le pouvoir de nommer et de faire taire
communrepères1 658 mots8 min de lectureVérifié le 17 septembre 2026
Sur cette page
- 31.1 Dire, c'est parfois faire : la performativité du langage
- 31.2 Faire taire par la loi : une histoire ancienne, des mécanismes qui persistent
- 31.3 Le droit de se taire : quand le silence devient une protection juridique explicite
- 31.4 Le pouvoir de définir les termes du débat
- 31.5 Bons réflexes face au pouvoir des mots
- 31.6 Reprendre le pouvoir de nommer sa propre expérience
- Sources vérifiables
31.1 Dire, c'est parfois faire : la performativité du langage
Une partie du langage ne se contente pas de décrire le monde, elle agit directement dessus. Le philosophe John Austin a introduit la notion d'énoncé performatif, une phrase qui ne décrit pas un fait mais accomplit une action par le simple fait d'être prononcée dans les bonnes conditions institutionnelles, comme "je vous déclare mari et femme" (Austin, How to Do Things with Words, 1962, théorie développée à partir de conférences données en 1955 ; vérification du 17 septembre 2026). Nommer quelqu'un, l'engager, le condamner, le licencier ne sont pas de simples descriptions d'un état de fait préexistant : ce sont des actes qui créent la réalité qu'ils énoncent, à condition d'être prononcés par la bonne personne, dans le bon contexte institutionnel.
Cette théorie a été prolongée bien au-delà du droit et de la cérémonie. La philosophe Judith Butler s'appuie explicitement sur ce concept pour soutenir que le genre lui-même fonctionne selon cette logique : nommer un enfant "fille" ou "garçon" à la naissance ne décrit pas neutralement un fait déjà là, ça participe à le constituer comme telle catégorie (Butler, Gender Trouble, Routledge, 1990 ; vérification du 17 septembre 2026). Ce que cette théorie change concrètement à la façon de comprendre une conversation ordinaire : les mots qu'on utilise pour désigner quelqu'un, un rôle, une identité, un statut, ne sont jamais de simples étiquettes neutres apposées après coup, ils participent activement à façonner comment cette personne est perçue, et parfois comment elle finit par se percevoir elle-même.
31.2 Faire taire par la loi : une histoire ancienne, des mécanismes qui persistent
Le contrôle de qui a le droit de parler, et sur quoi, traverse l'histoire sous des formes qui changent d'outil sans changer de logique : la censure religieuse d'ouvrages jugés hérétiques, l'interdiction de la presse d'opposition sous des régimes autoritaires, la répression de la parole syndicale ou féministe à différentes périodes du vingtième siècle. Ce mécanisme n'est pas un phénomène du passé confiné aux livres d'histoire : il continue d'opérer, sous des formes plus subtiles, jusque dans les normes de communication ordinaires qui déterminent qui a le droit de couper la parole, d'être cru sur ce qu'il rapporte, ou d'être pris au sérieux quand il élève la voix, comme l'a montré le chapitre 29 sur les écarts d'interruption documentés entre hommes et femmes en conversation mixte.
Le contrôle coercitif dans une relation intime fonctionne d'ailleurs largement par ce même mécanisme de pouvoir sur la parole, avant même que la violence physique n'apparaisse : isoler quelqu'un de ses proches, c'est réduire progressivement le nombre de personnes devant qui il peut nommer ce qu'il vit, et donc réduire sa capacité à se faire entendre en dehors de la relation. La notion de contrôle coercitif documente ce mécanisme en détail : faire taire quelqu'un, dans ce contexte, n'a pas besoin d'un ordre explicite de se taire, il suffit de restreindre méthodiquement les occasions où sa parole pourrait circuler librement vers l'extérieur.
31.3 Le droit de se taire : quand le silence devient une protection juridique explicite
À l'opposé du silence imposé se trouve le silence protégé par la loi, où se taire n'est plus une faiblesse mais un droit reconnu face à une institution en position de force. En France, le code de procédure pénale prévoit, depuis la loi du 14 avril 2011, qu'une personne placée en garde à vue soit informée de son droit de se taire lors des interrogatoires (article 63-1 du code de procédure pénale, issu de la loi n° 2011-392 du 14 avril 2011 ; vérification du 17 septembre 2026). Ce droit avait fait une première apparition dans la loi du 15 juin 2000 relative à la présomption d'innocence, avant d'être supprimé en 2003 puis réintroduit en 2011, une trajectoire qui montre à quel point ce droit reste un objet de tension politique récurrent plutôt qu'une évidence juridique stable.
L'existence même de ce droit dit quelque chose d'important sur la nature du silence face à une institution : dans un rapport de force très inégal, comme celui entre une personne interrogée et une institution policière ou judiciaire, garder le silence n'est pas un aveu déguisé ni une fuite, c'est un outil de protection reconnu, précisément parce que la parole prononcée sous pression, sans recul, peut se retourner contre celui qui l'a prononcée sans qu'il en mesure les conséquences sur le moment. Ce même principe, hors du cadre judiciaire, mérite d'être transposé à n'importe quelle situation de pouvoir déséquilibré : le silence gardé face à une pression, décrit au chapitre 24 comme acte volontaire de communication, n'a jamais besoin d'être justifié pour être légitime.
31.4 Le pouvoir de définir les termes du débat
Une forme de pouvoir moins visible que l'interdiction pure et simple de parler consiste à contrôler le vocabulaire disponible pour décrire une expérience. Une personne qui ne dispose d'aucun mot pour nommer précisément ce qu'elle vit, un phénomène professionnel non reconnu, une forme de violence encore sans nom légal, une expérience minoritaire jamais mise en langage courant, a objectivement plus de mal à faire reconnaître son vécu, y compris auprès d'elle-même. À l'inverse, l'apparition d'un mot nouveau pour nommer une réalité déjà vécue mais jusque-là diffuse, harcèlement moral, charge mentale, ghosting, change concrètement la capacité collective à en parler et à la contester, précisément parce que nommer un phénomène, au sens de la performativité vue en 31.1, participe à le constituer comme un objet public discutable plutôt qu'un ressenti individuel isolé.
👁️ Vu de l'autre côté. Ce mécanisme explique un agacement fréquent, dans un sens comme dans l'autre, autour de l'apparition de nouveaux mots pour désigner des comportements anciens : celui qui découvre soudain que son comportement a un nom, et souvent un nom à connotation négative, peut vivre ça comme une accusation nouvelle sur un comportement ancien et jusque-là toléré, alors que celui qui obtient enfin un mot pour nommer ce qu'il subissait depuis longtemps vit l'apparition de ce mot comme une libération attendue depuis trop longtemps. Les deux réactions sont sincères, elles partent seulement de deux positions très différentes dans le rapport de pouvoir que le mot vient de rendre visible.
31.5 Bons réflexes face au pouvoir des mots
- Choisir consciemment les mots qui désignent quelqu'un ou une situation, en sachant qu'ils ne sont jamais neutres : nommer une personne par son rôle ("la stagiaire", "le nouveau") plutôt que par son nom, de façon répétée, participe à la maintenir dans une position subalterne, même sans mauvaise intention explicite.
- Reconnaître le silence face à une institution ou une figure d'autorité comme un droit légitime, pas comme une faiblesse à expliquer : le droit de se taire existe précisément parce que la parole sous pression n'est pas toujours la parole la plus fiable.
- Ne jamais confondre l'isolement progressif d'une personne de ses cercles habituels avec une simple préférence de vie privée : c'est l'un des premiers signaux du contrôle coercitif, bien avant toute forme de violence explicite.
- Accueillir l'apparition d'un mot nouveau pour un phénomène ancien comme une information, pas comme une attaque personnelle : il documente un vécu qui existait déjà, il ne l'invente pas.
- Se rappeler que le pouvoir de faire taire n'a pas toujours besoin d'un ordre direct : réduire méthodiquement les occasions de parler librement produit le même effet, en plus difficile à nommer et à contester.
31.6 Reprendre le pouvoir de nommer sa propre expérience
Face à ces mécanismes, souvent lents et diffus, le geste le plus direct reste étonnamment simple dans sa description, même s'il demande du courage dans son exécution : nommer soi-même, à voix haute ou par écrit, ce qui a été vécu, plutôt que d'attendre qu'un mot officiel vienne le légitimer. Une personne qui écrit noir sur blanc, pour elle-même d'abord, ce qu'elle observe dans une relation ou une situation professionnelle, reprend un peu du pouvoir performatif décrit en 31.1 : mettre en mots un vécu diffus commence à le constituer comme un fait qu'on peut examiner, discuter, contester, plutôt que de le laisser flotter comme une simple impression qu'on finit par douter d'avoir eue.
Ce geste rejoint directement ce que ce guide a établi dès son premier chapitre sur ce qu'une question fait vraiment, et ce qu'il développe plus loin sur l'introspection : nommer précisément, pour soi, avant de le nommer à d'autres, reste le socle sur lequel toute reprise de parole se construit, qu'elle vise une institution, une relation ou simplement la clarté avec soi-même.
⚖️ Nuance : ce que le silence et les mots nouveaux ne sont pas
- Se taire face à une institution n'est pas un aveu déguisé. C'est un droit reconnu, précisément parce que la parole sous pression peut se retourner contre celui qui l'a prononcée (31.3).
- Un mot nouveau pour un comportement ancien n'est pas une accusation nouvelle. Il documente un vécu qui existait déjà, il ne l'invente pas (31.4).
- Nommer quelqu'un par son rôle plutôt que par son nom n'est jamais un choix neutre. Répété, ça participe à le maintenir dans une position subalterne, même sans mauvaise intention (31.5).
Sources vérifiables
- Théorie des énoncés performatifs et des actes de langage illocutoires et perlocutoires : Austin, How to Do Things with Words, 1962. https://iep.utm.edu/john-austin/ (vérification du 17 septembre 2026).
- Extension de la théorie performative au genre comme construction par répétition d'actes de langage : Butler, Gender Trouble, Routledge, 1990. https://theconversation.com/judith-butler-their-philosophy-of-gender-explained-192166 (vérification du 17 septembre 2026).
- Droit de se taire en garde à vue, article 63-1 du code de procédure pénale, issu de la loi du 14 avril 2011 : Légifrance. https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000032655471 (vérification du 17 septembre 2026).
Les sources scientifiques citées dans ce guide sont regroupées dans 4 - Sources — Questions et communication.
Sources du guide Questions et communication · Voir cette page sur GitHub